Etoile et Petit Matin – Extrait

« Kinjal est partie tôt ce matin. Elle a besoin de passer un peu de temps dans la forêt avant de descendre au village.
La fillette a rejoint son endroit préféré, au bord de la rivière. La glace a craqué le mois dernier et l’eau coule à nouveau dans son lit de terre.
Quelques larmes roulent sur ses joues brunes. Elle enfouit son nez dans son écharpe et renifle un bon coup. Sa colère est retombée et maintenant, elle est triste. Triste toute entière.
Amogh lui a expliqué que les grandes personnes ressentent plein d’émotions en même temps : c’est la complexité de l’âge adulte. Quand on est encore petit, par contre, avait-il précisé, on est capable de ressentir une seule émotion à la fois, très forte et très pure. Kinjal n’est pas si grande que ça puisqu’elle est triste toute entière.
Penser à ses parents lui fait mal. Elle ne ressemblera jamais à sa sœur, elle ne sera jamais aussi sage, ni aussi belle. C’est normal que tout le monde préfère Chadna. Après tout, son nom veut dire amour. Un gros sanglot s’échappe de la gorge de Kinjal. Son nom à elle signifie berge de la rivière. Il n’y a pas de comparaison possible entre l’amour et un petit morceau de terre près de l’eau.
Elle renifle une nouvelle fois, son regard se perd dans les flots qui s’éloignent, indolents, vers l’autre versant de la montagne.
Soudain, Kinjal croit distinguer quelque chose, un reflet de lumière qui brille à la surface ! Elle se dresse sur ses deux jambes et scrute la rive opposée. La forme élancée d’une panthère des neiges émerge de la forêt pour venir s’abreuver à la rivière. Une aura presque fantomatique entoure l’animal majestueux. Le cœur de Kinjal bat à cent à l’heure. Hemadri lui envoie un signe ! Mais est-ce une vraie panthère ou bien un esprit de la montagne déguisé en panthère ? Dans le doute, elle s’incline respectueusement devant la bête.
Puis la curiosité l’emporte et Kinjal redresse la nuque, juste un peu, pour observer la fourrure blanche striée de motifs noirs en forme de pétales – ça s’appelle des rosettes, elle l’a appris à l’école ! Son poil semble si doux au toucher. La langue rose lape l’eau froide, puis la panthère redresse sa tête féline et plonge ses yeux d’un bleu-nuit envoûtant dans les prunelles de la fillette.
Kinjal avale sa salive. Elle se concentre pour ne pas bouger. Elle soutient le regard de la panthère. Si c’est bien un animal de chair qui se tient là, elle a intérêt à ne pas adopter le comportement d’une proie aux aguets. Même de l’autre côté de la rivière. La fillette se sent aspirée par les yeux ronds qui reflètent la lumière du matin… et si, et si la créature lui était apparue pour une raison spéciale ?
Un craquement infime et la panthère détourne la tête, gronde de sa voix grave. C’est alors que Kinjal aperçoit les deux petits : deux bébés panthères, encore patauds, qui viennent se blottir contre la fourrure maternelle.
Oh oh… cette famille de félins lui semble soudain bien réelle. S’il ne s’agit pas d’un groupe d’esprits farceurs, il va falloir qu’elle soit très prudente : une femelle qui protège sa progéniture est un animal dangereux. Kinjal se concentre pour demeurer immobile. Elle garde la pose plusieurs minutes. Ses jambes s’engourdissent, elle ne sent plus son menton, mais elle ne bouge pas. Son esprit est tendu comme un arc vers l’autre rive. La terre la porte, la montagne lui insuffle sa force. Enfin, la bête et ses petits font demi-tour et rejoignent le couvert des arbres.
Kinjal s’accroupit et relâche son souffle. Un filet de sueur coule dans sa nuque. Ses muscles sont tétanisés. Il faut qu’elle s’en aille sans tarder. Elle a eu beaucoup de chance. La fillette ordonne à ses jambes de se remettre en mouvement. Elle marche, trottine, galope enfin. Une vague de joie pure vient remplacer la tension qui l’habitait quelques minutes auparavant. Une panthère des neiges, elle a vu une panthère des neiges qui vient de mettre bas, c’est un signe rare ! Peut-être bien que Chadna veut dire amour, mais sur la berge de la rivière, il y a des panthères qui viennent s’abreuver !
Rassérénée par le cadeau de cette rencontre, Kinjal chante son bonheur à la montagne. Elle tourne, danse, libre. Puis elle dévale le sentier des chèvres. Son pas est sûr, son corps souple bondit comme celui d’un jeune chamois. Sûr qu’elle était un chamois dans une vie antérieure ! Elle n’a pas peur, elle parle aux pierres qui ne bougent pas sous ses pieds et lui offrent leur face la plus solide sur laquelle prendre appui. Elle rejoint le village, essoufflée mais heureuse.
Les autres enfants se réunissent devant le portail de l’école. Aujourd’hui, ils ont un contrôle de grammaire. Ça tombe bien, elle est excellente en grammaire ! Le regard lourd de Shari lui rappelle que ce n’est pas le cas de tout le monde. Kinjal s’efforce de dissimuler son excitation, elle ne veut pas blesser son amie.
Elle entre à l’intérieur de la salle de classe d’un pas encore vibrant et s’assoit derrière son pupitre. Un regard bleu-nuit et un pelage de neige flottent à la lisière de son esprit. Toute la journée, la vision merveilleuse l’accompagne. Vraie panthère ? Esprit messager ? Qu’importe ! Cette rencontre est un cadeau d’Hemadri, une offrande de la Montagne d’Or ! »