Les Fous de Jezastel – Extrait

« Une bonne pièce de théâtre compte toujours trois Actes, leur expliquait-il à chaque répétition. À la longue, c’était devenu une tradition. Premier Acte, donc, le dramaturge prépare sa Flèche. Il l’affute avec soin, ce morceau de métal qui portera son message. Quoi ? Vous ne me croyez pas ? Les autres riaient de la ferveur qu’il mettait dans ses mots. Deuxième Acte, insistait-il en haussant le ton. Il en profitait pour rejoindre la scène qu’il arpentait d’un pas de matador, exigeant le silence d’une grimace offusquée. Les rires n’avaient pas le temps de s’interrompre qu’ils reprenaient de plus belle. Impassible, drapé comme un prince dans sa dignité d’orateur, il se fendait d’une révérence ampoulée. Deuxième Acte, martelait-il, c’est le temps de l’Archée. Eh, je vous vois plisser du nez, à croire que ce mot sent mauvais ! Il évitait un projectile d’une glissade. Mais avant d’être galvaudée, mes amis, l’Archée prenait tout son sens au deuxième Acte car, voyez-vous, l’Archée, c’est la distance que la Flèche doit parcourir pour atteindre sa Cible, c’est le temps qui s’étire entre le point du désir et celui du plaisir ! Les sifflements provocateurs fusaient dans l’assemblée, mais rien ne l’arrêtait. C’est le temps des péripéties, des obstacles abattus, le temps des liens qui se nouent, des liens qui se brisent, l’Archée ! Un bref instant de silence venait saluer la fin de sa tirade. Puis, il faisait mine d’hésiter. Il les regardait chacun leur tour, comme pour les défier de résister à sa verve. Enfin, il murmurait à voix basse : Troisième Acte ?
— La Cible !!!
rugissaient ses acteurs en se jetant sur lui, avides de le déchoir de son piédestal, au moins pour un instant.
Alors, seulement, la répétition pouvait commencer. »