La demeure des Mah-Haut-Rels – Extrait

« C’était un jour d’arc-flot-ciel où le dirigeable du père de Venise a croisé la route du neuvième radeau-ville. Les courants capricieux de l’air et de l’eau amènent certains chemins à se trouver. D’autres ne se rencontrent jamais.
Jour d’exception, jour de troc, jour fugitif avant de se séparer pour toujours. Il est bien rare que deux communautés se retrouvent une seconde fois.
Adossé au bastingage du vaisseau volant, son pilnoï blanc au creux des bras, Venise regarde briller au loin les écailles d’une cité des mers. Les éoliens tirent sur les cordes, orientent les voiles au maximum pour essayer de passer, à basse altitude, au-dessus du radeau-ville. Les courants sont si violents que, parfois, les communautés se manquent de quelques mètres seulement.
Mais pas ce jour-là.
Les Dompteurs du Vent balancent les filets d’arc vers les flots noirs. Venise se penche pour voir les écumiers aux cheveux blancs se précipiter vers les cordes éoliennes et les nouer solidement en différents points de la cité. L’eau et l’air vont malmener les peuples audacieux, inévitablement. Mais pendant quelques heures les deux mondes ne feront qu’un.
Aussitôt, les éoliens les plus chanceux entreprennent la descente. Pas Venise, son père l’interdit et personne ne le laissera désobéir au Commandant. Le garçon serre les dents et crispe ses longs doigts dans le plumage blanc de Piu. Le pilnoï lui donne un coup de bec.
Ce jour-là, comme tous les autres, le garde prisonnier des cieux : rien ne changera jamais.

Reine a traîné sa jambe douloureuse jusqu’au filet le plus proche, elle observe en silence la descente des enfants du Ciel. Ylf les accueille avec son charisme sinueux. Il la frôle du regard avant de froncer des sourcils et de se concentrer sur les passagers du vent.
Mataya se tient à ses côtés et fait signe à Reine d’aller se terrer plus loin. La vague familière de honte mêlée d’indicible tristesse submerge la fille des flots. Elle baisse la tête et traverse les écailles jusqu’au bord du radeau. Elle se laisse lourdement tomber sur le métal chaud.
Il y a des jours plus cruels que les autres. La souffrance qui la déchire semble ne pas devoir se tarir. Treize mois qu’elle a tout perdu et elle n’arrive toujours pas à faire le deuil de son enfance bénie.
Il faut qu’elle accepte, sinon, elle ne survivra pas. Mais elle n’accepte pas et elle ne pardonne pas non plus. Les vagues claquent avec violence, bousculant le radeau. Les courants luttent contre les vents. L’arc-flot-ciel ne pourra pas s’éterniser. Déjà, le troc commence et les éoliens remontent les premières nasses de poisson.
Le regard de Reine se détourne et s’égare dans les filandreux clairs. Un oiseau, comme un morceau de lumière blanche, surgit alors des brumes et fend l’air, droit vers le neuvième radeau-ville, droit vers la fille maudite des flots.

Le pilnoï se pose sur la jambe blessée de Reine et remonte en sautillant jusqu’à sa cuisse. L’écumière n’ose pas un geste de peur de faire fuir l’animal. Elle chasse la souffrance infligée par les serres dorées qui tracent leur chemin sur sa chair douloureuse. Le pilnoï se niche en boule contre son ventre, comme si de rien n’était.
Reine n’en revient pas. Elle pose précautionneusement sa main sur le plumage si doux et caresse l’oiseau avec délice. Pendant quelques secondes, elle oublie tout le reste. Sa blessure, le rejet de la communauté, le manque de l’océan. La chaleur du corps duveteux s’imprègne dans son cœur, focalise toute son attention.
Ses doigts effleurent soudain une surface dure et lisse. Reine dégage un tube en os attaché sous le ventre dodu de son compagnon blanc. Elle dévisse l’embout avec dextérité et sort un parchemin de peau fine enroulé autour d’un pigment long taillé en pointe.
L’écriture déliée la pénètre de ses mots de solitude :
Étranger de l’Écume, toi qui lis mes paroles, je suis un enfant du Ciel prisonnier de ce dirigeable immobilisé au-dessus de ta communauté. Les flots noirs si proches de toi, j’aspire à m’y noyer. Si tu le sais, dis-moi, dis-moi pourquoi ne pas sauter ?
Reine retient son souffle. Il y a quelqu’un de plus malheureux qu’elle là-haut. Quelqu’un de seul, de prisonnier, qui risque de rendre son âme à la mer !
La fille maudite des flots se saisit de la mine et griffonne à la suite du message :
Si tu sautes, tu ne connaîtras pas la saveur du poisson qui monte vers toi, tu ne verras plus le soleil rouge se fondre dans l’eau, tu ne sauras jamais le ballet de l’écume les jours de pluie. Les flots noirs sont glacés, dangereux, illusoires. Ne saute pas.
Reine glisse le message dans le cylindre d’os et s’appuie sur sa jambe blessée en grimaçant pour envoyer le pilnoï dans les airs, vers son mystérieux maître égaré.

Venise reste assis tout contre le bastingage. Le vaisseau volant se fait malmener par les vents qui voudraient bien rompre les filets d’arc-flot-ciel, ce pont de cordes qui l’enchaînent à la mer.
Avec un peu de chance, se dit l’éolien, une bourrasque plus forte que les autres le fera passer par-dessus bord. Et tout sera fini. Les écailles d’argent du radeau-ville luisent en contrebas. C’est assez joli, on pourrait presque avoir envie de peindre cet éclat de l’autre monde.
Un bruissement d’air siffle à son oreille et Piu se pose sur son épaule. Machinalement, Venise détache le tube pour en vérifier le contenu, au cas où. Son cœur manque un battement en découvrant l’écriture pointue qui répond à la sienne. Quelqu’un a lu son message ! Il dévore les mots offerts et s’empresse de répondre :
Qui es-tu, toi qui me parle du soleil et de la pluie, toi qui me réponds ? Quelle est ta vie sur ce radeau ? As-tu entendu parler de la dernière terre du monde, Saapia ? As-tu entendu parler de la demeure des Mah-Haut-Rels ?
Le fils du Ciel embrasse Piu et le renvoie vers la mer. Quelques minutes plus tard, l’oiseau revient et l’espoir embrase l’âme de Venise. Quand on a tout perdu et qu’on est vide, certaines espérances sont tellement fortes qu’elles nous emplissent tout entier de promesses.
Je suis la fille maudite des flots. Je plongeais au cœur de l’océan mais on a brisé ma jambe et je ne suis plus rien. Les Seigneurs nous ont conté l’histoire des derniers Mah-Haut-Rels. Crois-tu que Saapia existe réellement ?
Venise serre le pigment au point que celui-ci marque sa peau.
Je sais que Saapia existe ! J’ai même un plan pour la rejoindre. Je suis triste pour ta jambe et je comprends. Mes ailes ont été déchirées par mes frères. Personne n’accepte de me voir tel que je suis : je veux retrouver la dernière terre, je ne veux que ça !

C’est ainsi, lors de ce jour d’arc-flot-ciel, que Venise et Reine se sont rencontrés. À travers le vol d’un oiseau et leurs blessures ouvertes. Bien improbable trouvaille que cet autre si proche et si différent, à même de comprendre la solitude et de la combler.
En quelques minutes, rien n’importait plus que le vol de Piu, la parole de l’étranger, nourrissante et lumineuse. S’esquissait la possibilité d’un troisième monde, une réalité dans laquelle ils pourraient enfin accepter de vivre.
Une poignée d’échanges effrénés et la bascule de deux destins.
C’est ainsi que l’Écume a rencontré le Ciel. Mais aucun arc ne se prolonge au-delà de quelques heures, les courants et les vents ne le permettent pas. Et des communautés qui se retrouvent une seconde fois, cela n’arrive pas davantage.
Pour ces deux enfants, le hasard ne pouvait avoir gain de cause. Il valait mieux parier follement sur l’existence d’un miracle et s’enfuir à sa poursuite plutôt que de risquer l’éternité de la séparation. »