Plein-Ciel – Extrait

« Debout derrière l’établi de Démesure, une énorme matrone, aussi haute que large, était penchée sur la fameuse robe. Nous y voilà. Le cœur d’Ivoire se mit à battre un peu trop fort, éparpillant son énumération aux quatre vents. Elle s’approcha de son patron.
— Ah, Ivoire ! s’exclama-t-il d’une voix encore plus aigüe qu’à l’accoutumée. Laisse Démesure te présenter Crinoline, Maîtresse des costumes et des ornements à l’Opéra Plein-Ciel. Et voici ma Coryphée des ornements, Ivoire. Crinoline a souhaité nous réunir au sujet…
— Je peux m’exprimer toute seule, Démesure, merci bien ! l’interrompit la Maîtresse-Jouet d’une voix aussi rocailleuse que celle du tailleur était pointue.
Sacré duo.
— Viens par ici, petite, ordonna-t-elle.
Collés contre le mur de la pièce, Bobine et Chiadé n’en menaient pas large. Leurs yeux écarquillés comme des soucoupes auraient eu un effet comique dans d’autres circonstances. Ivoire s’interrogea : qu’avait-il pu se dire dans le cabinet avant son arrivée ?
Elle rejoignit Crinoline qui était encore plus impressionnante vue de près. Engoncée dans une montagne de taffetas rose, la Maîtresse des costumes ressemblait à une pièce montée qui s’étageait vers le ciel. Autant dire que Démesure faisait pâle figure à côté de cette géante ! Ivoire tordit la nuque en arrière pour rencontrer le regard de son interlocutrice. Ses bras émergeaient de manches à crevés bouffants tels de splendides battoirs qu’on ne pouvait imaginer manier la moindre aiguille à coudre. Et pourtant !
Sa face d’un miel caramélisé, surplombée d’un chignon strict, s’ornait d’un nez crochu et de sourcils taillés en pointe. Deux yeux bleu-ciel brillaient derrière des lunettes en amande, rendant à Ivoire son regard curieux. Cette dernière avait entendu bien des récits de Petites-Mains sur l’esprit visionnaire de Crinoline et sur son caractère acéré. Elle avait tout intérêt à se tenir à carreau.
— Que tu es… spéciale, remarqua la Maîtresse-Jouet.
Ivoire se retint de lui retourner le compliment. Elle hocha la tête.
— Pas causante pour un sou, analysa encore Crinoline.
— Que puis-je faire pour toi ? s’enquit Ivoire qui appréciait fort peu de se faire ainsi décortiquer de l’intérieur.
On s’occupait bien assez de ravaler son extérieur comme cela !
— Tes collègues ont eu quelques difficultés à répondre à mes questions, mais en tant que Coryphée des ornements, tu sauras certainement m’éclairer sur la provenance de ce ruban.
Elle pointa le serpent vert et or qui s’épanouissait sur la robe comme une rivière d’émeraude nimbée par les rayons du soleil. Si Ivoire n’avait pas déjà été aussi pâle qu’un croque-mort, elle aurait égaré ses dernières couleurs alors que ses craintes se voyaient confirmées. La panique se rua à l’intérieur d’elle comme un fleuve impétueux tandis que son corps se statufiait dans un réflexe protecteur bien ancré.
Maudit ruban ! Mais pourquoi donc avait-elle voulu satisfaire Démesure ? Pourquoi avait-elle dompté pour les Masques ? Elle était pourtant bien placée pour savoir que ces derniers n’apportaient que des problèmes à ceux qui avaient la bêtise d’attirer leur attention ! Et l’Opéra, de surcroit ! Plein-Ciel ! L’autorité suprême de la Nébuleuse ! Elle était finie, rincée, elle ne s’en sortirait jamais !
— Eh bien, j’attends ! s’impatienta Crinoline.
Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais aucun son n’en sortit.
— Permet à Démesure de te réexpliquer son point de vue, intervint le tailleur en se rapprochant de sa création comme un aimant attiré par un fer à cheval. Lorsque j’ai tissé ce ruban…
— Ne me prends pas pour une idiote, Démesure, ce ruban a été dompté, pas tissé. Et aux dernières nouvelles, ton talent-fin porte sur les jupons, pas sur les rubans !
Si les ressortissants de la caste des Jouets développaient une affinité prononcée avec les multiples objets composant leur corps de métier, ils n’entraient en résonnance qu’avec un seul d’entre eux. Une seule synergie possible entre le dompteur et son objet. Un seul don par personne, pas d’exception. Le tailleur avait beau tenter de lui sauver grossièrement la mise, il n’avait aucune chance.
La Coryphée planta ses yeux blancs dans ceux de l’homme dont les épaules s’affaissèrent. Ils se comprenaient.
— C’est moi qui ai dompté ce ruban, confessa Ivoire, résignée. Il ne te convient pas ?
Crinoline l’observa en silence pendant une poignée de secondes.
— Tu es une dompteuse de rubans ? Prouve-le-moi.
Ivoire s’exécuta et contracta son œil-fin. Le ruban se désolidarisa de la robe pour venir se blottir entre ses mains. Chaud et doux. Malgré la gravité de la situation, elle ne pouvait s’empêcher d’apprécier ces retrouvailles inespérées. C’était vraiment un très beau ruban.
— Je vois qu’il lui plaît de revenir à sa dompteuse, confirma à son tour Crinoline. Pourquoi cette couleur vert d’eau, Ivoire ? enchaîna-t-elle de but en blanc. Rien dans la robe ne laissait à deviner le mode mineur, et ce n’est pas l’image que la plupart des gens se font de Kélicia-Désirée.
— Je vous prie de m’excuser, répondit Ivoire en inclinant la tête vers le parquet.
Crinoline grogna de façon très inappropriée. Vulgaire, même pour des Jouets dont la familiarité quotidienne excédait de loin la politesse compassée des Masques.
— Je n’ai que faire de tes excuses, je t’ai posé une question. Ne te terre pas comme une souris de pacotille ! Pourquoi ce ruban ?
Par tous les astres, je n’ai rien d’une souris ! Piquée au vif, Ivoire redressa la tête.
— Parce que c’était le ruban juste ! Parce que Kélicia-Désirée n’est pas une poupée solaire dénuée d’émotions ! On ne joue pas les plus grands rôles de l’Opéra sans posséder une sensibilité exacerbée !
Instant de silence dans le cabinet tandis que Démesure cherchait visiblement un endroit où enfoncer la tête. Mais Ivoire n’en pouvait plus. Elle en avait sa claque de s’incliner, d’obéir et de tout perdre. Sa peur, épaisse et acide, se métamorphosa en colère bouillonnante. Elle poursuivit sa rengaine, montant d’un ton au passage :
— Tout ce que vous voyez d’elle, c’est la surface de l’être : l’or et le feu, la lumière et la séduction. Mais c’est une personne qui vit à l’intérieur de ce corps ! Un être humain comme les autres qui a le droit de respirer, d’espérer ! D’être libre, nom d’un nuage, loin de toutes ces pantomimes d’opérette !
Ivoire s’interrompit, haletante. Un couinement échappa à Bobine qui la regardait avec le désespoir des causes perdues. Que faisait-on déjà des détracteurs de l’Opéra ? Ils finissaient dans le Fort des Hérétiques et plus personne n’en entendait jamais parler. Eh bien, elle qui croyait, ce matin encore, que la situation ne pouvait pas être pire, elle s’était royalement trompée. »