Nomorgames – Extrait

« — Bienvenue, jeune homme !
Je cligne des yeux comme un dingue pour chasser le mirage qui m’entoure. Sans succès. Je ne suis plus à la maison, mais dans une espèce de cathédrale blindée de vitraux bariolés. Et me voilà assis sur un trône en pierre aussi décati que mère-grand !
Est-ce que j’ai pris un coup sur le ciboulot ? Je baisse les yeux sur mes mains crispées aux accoudoirs. Non. Je suis vraiment là. On ne se demande pas si on est en train de rêver quand on rêve, n’est-ce-pas ? Je calcule à retard qu’un inconnu vient de me parler. Mon cerveau fait le grand écart, étiré à la manière d’un élastique de compétition, et je cherche des yeux le propriétaire de la voix.
Un homme étrange s’approche de moi. De grandes plumes duveteuses, d’une teinte céruléenne, s’agitent dans son chignon haut. Il écarte les bras et tourne sur lui-même pour me faire admirer sa redingote verte brodée de trèfles.
— Je suis l’As de trèfle ! clame-t-il d’une voix terriblement aiguë. Et tu es ma deuxième carte, je viens de te piocher !
Sa deuxième quoi ? Mais il est tordu, ce type ! Une voix grave et cousue d’ironie intervient à ma droite :
— Techniquement, c’est sa sœur que vous avez piochée.
Je tourne la tête pour découvrir une adolescente assise sur un trône identique au mien. Une belle fille en jean et débardeur blanc. Une longue natte brune pend dans son dos, deux mèches raccourcies encadrent son front bronzé. Elle me jette un regard froid non dépourvu de calcul.
— Simple question de forme, Evangeline, répond l’As de trèfle. J’ai tiré Micky du jeu, elle a utilisé son passe-droit pour désigner ce jeune blanc-bec et le voilà devenu ma seconde carte !
C’est un truc de dingue ! Mic aurait rencontré le même gars juste avant moi ?
Il semble enthousiaste, ses iris dorés s’écarquillent comme des soucoupes. Ce n’est pas possible, il a pris quelque chose pour planer comme ça, le bonhomme !
— Bienvenue chez les fous, me salue ladite Evangeline en levant les yeux au ciel.
Je retrouve enfin la capacité de parler. Pas trop tôt.
— Mais vous êtes qui, bande de schtroumpfs ? Et où sommes-nous ?
— Schtrouuum… essaye de prononcer l’As de trèfle en mastiquant le mot comme pour en éprouver la consistance.
L’adolescente ne perd pas de temps et me recadre dare-dare :
— Déjà, je suis une schtroumpfette, au cas où tu n’aurais pas d’yeux pour voir. Ensuite, ne m’associe pas avec ce clown emplumé, j’ai été téléportée ici juste avant toi. Et pour répondre à ta question, il semblerait que cet endroit, quel qu’il soit, se nomme Nomorgames.
Je ricane.
No more games, c’est une blague ?
— Pas du tout ! s’insurge l’As en se précipitant sur moi pour agripper des deux mains les accoudoirs de mon trône. Nomorgames est une affaire tout à fait sérieuse, garçon-carte numéro deux. Et tu es là pour me servir ! Tu m’appartiens !
Son haleine fleure le chewing-gum à la menthe. Il me décortique de ses yeux perçants, pince ma joue entre deux ongles comme pour tâter la marchandise. Je le repousse sans ménagement mais les muscles de cet hurluberlu-là ne sont pas de pacotille. Il me rembarre direct contre le dossier en pierre et je grimace sous le choc. Si j’avais encore le moindre doute quant à la réalité de mon excursion chez les fous, la douleur qui remonte le long de ma colonne vertébrale ne me laisse pas la moindre illusion : je viens de débarquer au pays imaginaire, façon Peter Pan ! Attends une minute, James, tu es un mec rationnel, sois cohérent. On ne débarque pas au milieu d’un conte pour enfants dans un claquement de doigts…
L’homme colle sa joue gauche sous mon nez, focalisant une nouvelle fois mon attention. Il a l’air très très réel pour un capitaine crochet fictif. Il m’interroge aussi sec en pointant le tatouage à l’encre noire qui barre sa face de pitre :
— Tu lis quoi ?
Encore sonné, je m’exécute et déchiffre :
Mieux vaut quatre feuilles que trois.
Soudain radieux, il s’écarte et me sourit.
— Tu vois, je suis l’As de trèfle.
Je dois avoir loupé une étape du raisonnement. Je jette un coup d’œil interrogatif à Evangeline qui pointe son majeur contre sa tempe dans un geste explicite. Okay, ce mec est siphonné, je crois que j’avais remarqué.
— Donc, reprend-il sans plus attendre, comme tu peux le constater….
— James.
— Comme tu peux le constater, James, tu viens de rejoindre un autre monde. Laisse-moi te résumer la situation : tu vas voir, c’est très simple. Tous les cent ans, une nouvelle couleur prend les rênes de Nomorgames. D’abord le pique, ensuite le carreau, le cœur, le trèfle, à nouveau le pique… tu suis ?
Je hoche de la tête en désespoir de cause et balaye la pièce du regard, espérant trouver un indice rassurant qui puisse me sortir de ce délire absolu. Les vitraux qui m’entourent n’ont rien de très biblique, on dirait des personnages de dessins animés. De grandes lanternes en métal oscillent au-dessus de nos têtes et le lierre grimpe le long des colonnes en pierre. Aucun symbole religieux n’émerge du feuillage, au temps pour mes théories de cathédrale !
Okay, okay, on se calme, Jaimie. Il va falloir te rendre à l’évidence : la téléportation existe, les réalités parallèles également. Et pour une obscure raison, te voilà catapulté dans un autre monde habité par des malades qui se prennent pour des cartes !
— Le cœur s’accroche au pouvoir depuis trois siècles, trois siècles entiers sans passer son tour ! D’accord, quand l’Inventeur Insane a été renversé, nous étions tous soulagés de retrouver un peu d’émotion. Terminée la rigueur intellectuelle et froide du carreau ! Le règne du papier et des bureaucrates touchait à sa fin ! Révolution !
Le bonhomme de trèfle rugit, exalté par ses idées d’anarchiste. Mais qu’est-ce que je fous ici ? Les visages de Mic, June et maman apparaissent dans mon esprit et se brodent en filigrane de mes pensées. Il faut que je rentre à la maison, mes princesses ont besoin de moi ! Je respire un grand coup, déterminé à saisir où je suis et comment je me tire de là au plus vite. Je me concentre sur le discours de l’homme qui nous résume à sa sauce la politique de son pays.
— Cet Atroce As de cœur me retourne l’intestin grêle ! Depuis que les lois des cartes l’ont nommé à la tête de sa couleur, Nomorgames croule sous les oiseaux chanteurs, les rivières de parfum, les marelles en sucre glace. C’est à vomir !
Joignant le geste à la parole, il se plie en deux et recrache une mousse rosâtre dans un bruit dégueulasse.
— Ça va mieux ! s’exclame-t-il en s’essuyant le menton.
Une sauterelle émerge du contenu de son estomac répandu par terre et poursuit tranquillement son chemin. Dieu, je crois que je vais me sentir mal !
«